Le téléchargement tue les artistes

L’industrie du disque et la fin du meilleur des mondes

Le tourbillon HADOPI s’apaise un peu ; il est temps d’essayer d’y voir plus clair...

L’industrie du disque s’émeut, au nom de la défense des artistes, de la régression des ventes de disques depuis l’apparition du téléchargement illégal d’oeuvres musicales. Le gouvernement français, en étroite collusion avec le monde culturo-industriel, a voulu légiférer pour défendre les majors contre les "pirates" de l’internet. Retour à froid sur une question chaude.

Un modèle économique bien huilé

Sans remonter aux origines du disque microsillon commercial, dans l’immédiat après-guerre, rappelons simplement que la production d’un tel bien nécessitait de disposer de moyens de production (l’usinage du support en vinyle). Un artiste ne pouvait donc que très difficilement produire le support de diffusion de son art.

Il dépendait donc d’un intermédiaire technique, une société du disque disposant de moyens industriels de production, engageant les frais de production en son nom. Cette société étant dans l’obligation d’amortir les coûts et de rentabiliser son investissement (ce qui n’a rien d’immoral), elle se chargeait de promouvoir les artistes afin de vendre leurs disques.

La promotion se concrétise par la signature de contrats commerciaux avec les media de masse permettant la radio et la télé-diffusion des oeuvres (et aussi en soudoyant les radios par le système de la payola). Cette promotion représente la part la plus considérable de l’investissement de l’industrie du disque, car les temps de radio ou de télévision sont payés au prix fort.

Mais l’économie d’échelle induite par la production en masse des supports, le contrôle serré de la rémunération des artistes et la rentabilité de quelques mélodies a assuré la prospérité des grandes maisons d’édition (les majors). Les plus petites éprouvaient plus de difficulté mais pouvaient survivre.

Des années 50 aux années 90, l’industrie du disque a fondé sa fortune sur ce modèle économique viable et contrôlable. Elle a propagé l’idée que la création musicale devait être aidée et que son rôle de dénicheur de talent justifiait son existence et ses gains.

Le support, un artefact de puissance

Précisons au passage que le support physique n’est pas anodin. Il a été pour l’industrie du disque l’artefact qui a garanti leur succès : le microsillon n’était pas reproductible à l’échelle domestique et cela permettait le verrouillage du marché.

L’industrie du disque a même réussi le tour de force de convaincre à la fois artistes et publics que le support physique avait sa légitimité artistique.

Une légende urbaine (à moins que ce ne soit vrai ?) avance que le CDA dispose d’une capacité de 74 minutes parce que les ingénieurs voulaient que la 9e symphonie de Beethoven, dans sa version la plus lente, puisse y être gravée. Pour le microsillon en vinyle, une fois imposé le standard du 33 tours, l’industrie du disque a donné aux artiste un support à remplir d’une dizaine de chansons. Mais si le concerto pour violon de Mendelssohn ou la 4e symphonie de Tchaïkovsky ont une unité sur une durée d’une quarantaine de minutes, les chanteurs populaires n’ont pas obligatoirement 10 chansons homogènes à placer sur un même support.

Les majors ont alors inventer le concept marketing d’album et ont convaincu les artistes de regrouper leur production pour s’adapter au support. Et les artistes se sont mis à sortir des "albums" et non plus des chansons... Même s’il est difficile parfois, ou même dans la plupart des cas, de trouver une homogénéité artistique dans un album.

Les majors leur ont dit que que réussir un album n’est pas coller 10 chansons sur une galette de plastique emballée dans une belle pochette ; c’est créer plusieurs morceaux autour d’une thématique, voire "rendre indissociable un morceau d’un autre" (Oxmo PUCCINO). Les critiques ont a leur tour assimilé la notion d’album, en ont répandu l’idée et créer sa légitimité, alors qu’en vérité, il ne s’agit que de l’obligation technique de respecter un standard industriel et commercial ! Réussir un album c’est bel bien remplir le support de l’industriel du disque...

Notons au passage, s’il fallait une preuve à l’infâme assertion que j’énonce ici, que le CDA qui pouvait embarquer plus de chansons qu’un 33 tours vinyle est resté bloqué dans bien des cas sur le format "10 chansons"...

Et pour les artistes éphémères incapables de regrouper 10 chansons sur un album, l’industrie a créé le 45 tours puis le "single". Les artistes ont bel et bien plié leur création en fonction des supports que leur offrait l’industrie du disque.

L’internet, l’empêcheur d’éditer en rond

Si l’apparition de la cassette audio n’a pas troublé les majors au point de les faire sortir du bois, l’apparition de l’ordinateur et du cédérom qui permettait la duplication des CDA a représenté le début des ennuis pour l’industrie du disque : désormais leur artefact devenait reproductible par des moyens domestiques. Et personne ne pouvant arrêter longtemps le progrès technique, les CDA se sont copiés par millions.

Ensuite, ce fut pire à cause de l’internet. De Napster à Bittorrent, les réseaux P2P ont permis à des millions de consommateurs de musique de devenir des diffuseurs non autorisés et surtout non profitables.

Après quarante ans de vaches grasses, le modèle économique s’est fissuré. Il est devenu aussi fragile, nous dit-on, qu’un château de sable sous la vague du téléchargement illégal. Pire, le droit d’auteur est bafoué, les artistes pillés, volés et tués.

Le téléchargement est assimilé au vol (alors qu’en terme de droit il n’y a pas dépossession) et les internautes téléchargeurs aux pirates d’autrefois.

Une rupture inexorable et peu d’innovation

Si l’internet a bouleversé radicalement l’usage de la consommation musicale, la réaction de l’industrie du disque prouve qu’il est difficile de ne pas rester accroché à un écosystème qui vous a enrichi. Ventre rempli ne recherche pas l’innovation ou le changement.

Loin de dénigrer le rôle de l’industrie du disque dans la diffusion des oeuvres musicales, force est de constater que son effort majeur s’est résumé au fil des années à "comment vendre toujours plus de disques et moins chers pour plus de marge bénéficiaire". Tel est devenu en tous cas le leitmotiv des majors qui contrôlent ce secteur.

Les majors de l’industrie du disque ont raté le train à grande vitesse de la numérisation des contenus musicaux. Leur amertume conjuguée à leur déficit les a rendu à la fois pugnaces et rigides. L’innovation est venue par des voies non maîtrisées -et non maîtrisables- et a mis a mal tout un empire qui se reposait sur un support formaté et un discours marketing orienté artiste.

Mais l’illusion a fait long feu. La simple règle des 80/20 nous laisse penser qu’une maison de disque ne peut pas se permettre d’accorder plus d’importance aux 80% d’artistes qu’il faut aider qu’aux 20% qui font vendre. Et que la recherche de la satisfaction du consommateur s’oriente plus vers le conservatisme que l’innovation.

Universal, par la voix de son président Pascal NÈGRE, se défend en déclarant produire beaucoup de disques vendus à moins de 300 exemplaires au nom de la diversité. Tout n’est donc pas sombre au pays des majors, même si l’innovation n’est pas leur première préoccupation.

Mais la défense altruiste des artistes et du droit d’auteur est la toge d’honneur dans laquelle se drape une industrie qui dissimule mal l’avidité de sa logique économique sous-jacente, défendue bec et ongles.

L’ironie du sort, c’est que l’industrie du disque est en crise alors que la population écoute plus de musique qu’autrefois (cinq fois plus aujourd’hui que vingt ans en arrière, selon le gourou du marketing Seth GODIN). C’est bien la preuve que le support "disque" est en voie sinon de disparition, de marginalisation, en tant que moyen de diffusion de la musique, 10 ans après la naissance et la mort de Napster.

Mais plutôt que d’investir rapidement les nouvelles voies de la diffusion musicale, l’industrie se cabre sur sa position et demande à l’état de défendre ses intérêts, en essayant d’embarquer les artistes dans sa croisade.

Le nerf de la guerre : la rémunération des artistes

Dans leur grande majorité, les artistes dépendent toujours des maisons de disques pour accéder au marché, et rares sont ceux qui ont pu exploiter l’internet et les nouvelles formes de diffusion. Le nouveau marché est petit, fragile, risqué.

Il est indéniable que bon nombre d’artistes ont vu leur revenus, basés sur l’ancien modèle économique, fondre au soleil levant de la nouvelle économie... Le marché voit se développer de nouvelles formes d’échanges : auto-production d’un nombre grandissant d’artistes, nouveaux réseaux de distribution alternatifs, et explosion du marché de l’occasion des produits culturels C2C (Consumer To Consumer).

Certains avancent que la valeur de la musique diminue pour ne devenir au final qu’un simple produit d’appel... La musique rabaissée au niveau du stylo de plastique ou de la sacoche de bas de gamme récupérés sur un stand de salon ? Au fait, Apple vend-elle des morceaux de musique pour l’édification culturelle des peuples ou pour amener le consommateur à acheter un iPod ?

Si la simple production musicale ne permet plus aux artistes, même talentueux, de gagner leur vie, alors le merchandising des artistes a de beaux jours devant lui.

Par ailleurs, si nous pouvons être sensibles aux difficultés rencontrées par la majorité des artistes débutants ou loins des feux de la rampe, les rémunérations extravagantes, pour ne pas dire parfois indécentes, des vedettes du show business ont peu de chance de nous faire verser une larme sur leur sort.

Et il ne faut pas oublier les nouveaux modes de monétisation qui viennent équilibrer les pertes de l’industrie du divertissement ET des artistes : sonneries téléphoniques, taxes sur les CD vierges et les disques durs, augmentation des revenus du spectacle vivant, publicités sur les réseaux sociaux, et nous en oublions.

Le téléchargement dans les nuages ?

Avec le "cloud computing", le téléchargement va passer au second rang des ennemis de l’évolution. La musique sera stockée de plus en plus sur ces serveurs largement interconnectés en haut débit, permettant un accès simplifié, mobile, partout, tout le temps...

Le téléchargement sera-t-il bientôt aussi bénin que l’enregistrement des cassettes audio des années 70 avant de disparaître ? Plus de téléchargement illégal dans un monde de demain où la musique sera accessible et diffusée comme l’éclairage public...


Et HADOPI dans tout ça ?

Nous ne reviendrons pas ici sur une loi votée par 16 députés sur 577, ni sur son recalage par le conseil constitutionnel en juin 2009. Les députés et sénateurs ont perdu une bataille, les majors aussi, sans parler des artistes, proches des politiques ou des majors et effrayés de perdre une belle rente, qui se sont ridiculisés en la défendant.

Pirater tue les artistes

Aucune étude sérieuse ne fait état de conclusions formelles de l’impact négatif du téléchargement illégal sur les ventes de produits culturels. Certaines études scientifiques évoqueraient même plutôt le contraire.

Tentant de sauver ce qu’ils peuvent de ce ratage, nos gouvernants insistent sur le côté pédagogique de la loi. Mais un sondage révèle les limites de la "pédagogie". Voici les pourcentages des internautes qui répondent positivement à ces affirmations:

  • "Hadopi permettra de développer l’offre légale sur internet" (47%)
  • "Hadopi est utile pour la protection de la culture" (47%)
  • "Hadopi permettra une juste rémunération des artistes" (43%)

La moitié des internautes n’a, semble-t-il pas compris la Haute Autorité pour la Diffusion des Oeuvres et la Protection des droits sur Internet. Et 82% des internautes avouent télécharger de la musique...

Voir l’enquête officielle au complet :
http://eduscol.education.fr/numerique/actualites/veille-education-numeri...

Le site officiel du gouvernement "http://www.jaimelesartistes.info", dénoncé par les plus virulents opposants à la loi comme un site de propagande, par les plus doux comme un site politiquement correct au contenu ridiculement moralisant, a jeté l’éponge après les attaques subies et le nom de domaine pointe désormais vers un site d’opposants à la loi !

En outre et malgré la loi HADOPI 2 votée en septembre 2009, pour relancer la première loi déboutée, il semblerait que l’application de la riposte graduée ne sera sans doute pas couronnée de succès : il est probable que peu de juges appliqueront la peine de suspension de l’accès à l’internet sur la base des accusations de l’HADOPI. Car cette loi enfreint deux des piliers fondamentaux du droit : la présomption d’innocence et la liberté d’expression.

Les points sensibles de l'HADOPI

La présomption d’innocence, car ce n’est pas à l’accusé de prouver son innocence, comme le voudrait l’HADOPI, mais à l’accusation de prouver la faute du contrevenant. Et la liberté d’expression car l’accès à l’internet est indissociable de cette liberté.

Ne parlons pas des difficultés techniques de surveillance des réseaux P2P...

Les coupables pour l'HADOPI

HADOPI ? Un beau ratage politique et juridique pour une situation qui nécessite de l’imagination, de l’innovation, de l’audace, une réponse inadéquate et simpliste à un problème réel et complexe.

Il y a toujours une solution simple à un problème complexe. Et elle est toujours fausse.

Bruno B. SIMON - 13 février 2011

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