Est-ce que je peux cliquer sur le bonheur et le télécharger ?

Mythes et réalité de l’internet, par les gourous du Grand Nord.

Si Thomas More [1] vivait aujourd’hui, il aurait sans doute placé l’île d’Utopie dans le cyberespace, et aurait donné une image mille fois plus intelligente des promesses et des illusions de l’internet que je ne saurais le faire. Mais allons-y, approchons-nous un peu du sujet.

J’ai pensé à faire un « pauwairpoïnnte » sur ce sujet. Cet outil de présentation assistée par ordinateur est parfait pour les consultants de notre époque pressée : il permet de présenter de petites pensées exprimées à l’infinitif ou l’impératif, dans un monde sans rugosités ni saillants, au son d’un discours enchaînant parfaitement, au doigt et au clic, les idées qui rentrent séquentiellement dans un cadre intellectuel réconfortant. Ainsi, dans la demi-pénombre, le monde s’organise sous vos yeux et sous la forme de listes à puces et de petits schémas simplificateurs. La réponse à toutes vos questions sur les promesses de l’internet, en 37 diapositives, pardon, « slides ». Avec un petit « cartoon » toutes les 7 « slides » pour relancer l’attention des auditeurs (« You oughta be fun, man »).

L’intérêt du PPT est de remplir les pages blanches angoissantes avec juste quelques titres courts et frappants, en laissant le contenu long et complexe au vestiaire. C’est l’outil idéal quand on est à court d’idées. Serais-je à cours d’idées sur cette thématique ? Sans doute. Mais je vais quand même vous exposer celles que j’ai sur la question. Et comme le disait McLUHAN, si vous n’aimez pas mes idées, ce n’est pas grave, j’en ai d’autres...

Dans le premier livre blanc des « Gourous du Grand Nord », mon article sur le « discours sur le futur » abordait déjà un peur ces questions. Je vais tenter de ne pas me paraphraser et rester bref.

L’imaginaire et les réalités de l’internet

Quelles sont les réalités de l’Internet ? Tout d’abord, il s’agit de machines bien réelles et de millions de kilomètres de fibres et de câbles qui le constituent. Le Net est aussi concret et réel que le réseau d’eau ou d’électricité. D’une banalité refroidissante. Je ne me souviens plus de la dernière fois où je me suis extasié devant le réseau de plomberie de ma maison. Comment, alors, naissent les mythes à partir d’une chose aussi banale qu’un réseau d’ordinateurs interconnectés ? Parce que toutes les grandes inventions génèrent au delà du simple enthousiasme populaire, un ensemble d’utopies qui viennent cristalliser sur les idéologies en cours, au sein des sociétés qui voient leur naissance. L’imprimerie, la machine à vapeur, l’aviation, le téléphone ont eux aussi en leur temps généré des discours emplis de promesses ou de mises en garde.

Si l’imprimerie à fait passer la société du Moyen-Âge à la Renaissance, la vapeur de la société moderne à l’ère de la révolution industrielle, l’internet et les « autoroutes de l’information » nous font passer de la société industrielle à la société de l’information, une « mutation comparable à la première révolution industrielle ». [2]

Cette réalité est difficilement contestable. Ca ferait une bonne diapositive de PréAO. Les conséquences de la numérisation des contenus et de l’accès à un réseau global sont visibles. L’industrie musicale en fait d’ailleurs les frais : son modèle économique basé sur la diffusion des supports est mis à mal, c’est le moins que l’on puisse dire. Le monde du livre se demande quant à lui par quelles prouesses marketing il pourrait enrayer la baisse de fréquentation des bibliothèques (pour les « digital natives » qui me lisent, une bibliothèque est un bâtiment de « brick and mortar » dans lequel sont stockés d’étranges objets de papier qu’on nommait autrefois « livres » ; et ça ne se télécharge pas).

Le mythe des autoroutes de l’information

Ce mythe est l’un des tous premiers-nés. Le parti démocrate des États-Unis avait, avec Al Gore lui-même en porte-parole prophétique des TIC, fixé son programme électoral sur le terrain de la conquête de l’hégémonie technologique dans la « nouvelle économie ». Parmi les promesses, celle flamboyante d’amener à chaque américain, quelque soit l’endroit où il réside, de lui permette un accès optimal à l’information, l’éducation, la médecine, le télétravail, ... etc.

Aujourd’hui, nul n’ose trop utiliser la notion des « information superhighways » depuis que nous avons compris que derrière le discours solennel, il s’agissait avant tout, pour les États-Unis d’accéder à une position dominante sur le marché des nouveaux « services de manipulation de symboles », selon l’expression de l’économiste Robert Reich, ministre du Travail de Bill Clinton. Il ne s’agissait plus que d’un secteur d’activité voué à pousser la croissance économique étasunienne, comme l’avait fait l’automobile en son temps.

Le mythe de la bibliothèque universelle

Les prédictions tous azimuts n’ont pas cessé de fleurir depuis les premiers balbutiements du Web. Télétravail, télé-médecine, télé-éducation, ENT, administration électronique... Puisque nous évoquions Thomas Moore, l’une des utopies prégnante est bien celle qui annonce un monde dans lequel nous aurons plus de savoir plus de culture grâce à un accès à toutes les bibliothèques et autres ressources culturelles en ligne : le mythe de la bibliothèque universelle.

Ainsi dans la réalité, les pratiques restent bien en deçà de l’imaginaire d’abondance. Nous téléchargeons nos musiques, nous remplissons nos impôts, nous renvoyons une cyber-pétition de temps à autre, nous écrivons des méls personnels ou professionnels, nous perdons un peu de temps sur nos blogs et sur FaceBook.

Il est vrai que l’accès au « savoir » est simplifié. Mais il ne faut pas confondre accessibilité physique et accessibilité culturelle. Ce n’est pas parce que vous pouvez acheter un livre que son contenu vous est accessible, il n’y a rien de différent avec le livre numérique ou le savoir en général.

Le mythe de la sagesse des foules contre « l’expertocratie »

Retournons aux sources : les Grecs opposait la « doxa », l’opinion à « l’épistémê », le savoir fondé sur la science. Les intellectuels du Moyen-Age taxaient d’idiotae ces gens du peuple qui n’écoutaient que leur opinion et non les lettrés qui savent.

Avançons que l’internet favorise la diffusion des opinions, facilite le contre-pouvoir des masses contre le modèle « expert sachant diffusant un message univoque vers un récepteur docile ». Nous pourrions dire alors, avec une certaine superbe, pour ne pas dire arrogance, que le monde des blogs et de Wikipédia consacre la fin de l’expertise scientifique par la diffusion électronique des opinions de millions d’idiots. La popularité contre la fiabilité, l’opinion à l’emporte-pièce contre le jugement analytique et synthétique.

Nous pourrions rétorquer que l’ampleur, l’acuité, et la réactivité informationnelle des pronétaires de Wikipédia offrent des résultats, en terme d’organisation et de validation des connaissances, plus intéressants que le travail universitaire aboutissant à l’édition des encyclopédies dans lesquels les experts sont plus longs à corriger leurs erreurs. L’expert d’aujourd’hui n’étant pas celui qui démontre en quoi l’expert d’hier s’est trompé ? Le culte de l’amateur éclairé contre le technocrate discrédité.

Où se trouve la vérité entre ces deux positions extrêmes ? Voilà une question complexe. Nous pourrions bien énoncer quelque réponse simple, mais comme toute réponse simple à une question complexe, elle serait fausse. Alors passons.

Le mythe d’une société jeffersonnienne

L’utopie d’une société plus libre et plus démocratique grâce au réseau est aussi l’un des mythes tenaces du nouveau cybermonde. L’internet semblait promis à générer une société jeffersonienne : transparence de l’action publique et participation idéale du citoyen éclairé. Avec comme point d’orgue la déclaration d’indépendance du monde virtuel de John Perry Barlow (Davos, le 8 février 1996), dont je rapporte ici la conclusion qui n’est pas exempte d’idéalisme et de grandiloquence :

« Nous allons créer une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus humaine et plus juste que le monde que vos gouvernements ont créé. »

Sans commentaire. La déclaration d’indépendance de J.P. Barlow aura au moins servi à mobiliser les énergies contre la partie « Communications Decency Act » de la loi Telecommunications Act qui voulait à l’époque bannir de l’internet les mots shit, piss, fuck, cunt, cocksucker, motherfucker, et tits.

Au delà de l’anecdote, l’internet peut avoir un effet politique, sans conteste. Il peut par exemple faire échec à la censure, comme le prouve l’expérience du jeune hacker de 26 ans de San Francisco, Austin Heap. Celui-ci a décrypté, avec un autre geek de Buffalo, le système utilisé par les censeurs de Téhéran et a permis aux internautes iraniens d’avoir accès aux réseaux sociaux Twitter et Facebook - tout en cachant leur identité - lors des manifestations anti-gouvernementales. Cet exemple « d’hacktivsme » n’est pas isolé et nous pourrions en citer des dizaines et des dizaines. FaceBook, un outil révolutionnaire ?

A contrario, le développement des mêmes réseaux sociaux sur l’internet pose des problèmes : un article du Daily Telegraph, paru en avril 2010, dénonçait Facebook comme responsable d’une recrudescence de la syphilis ! Le nombre de cas a quadruplé dans les villes de Sunderland, Durham et Teesside, région où ce réseau est très populaire parce qu’il permet de multiplier les partenaires sexuels d’une nuit. Si l’on peut aisément plaidé que l’internet n’est pas directement responsable de la propagation d’une maladie contagieuse, l’affaire a été jugée suffisamment préoccupante pour qu’un porte-parole de Facebook ait invité les utilisateurs à faire attention lorsqu’ils rencontrent en chair en os les gens dont ils ont fait connaissance sur le réseau social...

FaceBook, propagateur de contamination politique et pathologique ? La promesse d’une démocratie participative n’est peut-être qu’un leurre, si l’on pense à l’instar de Montesquieu, que la démocratie représentative est une forme d’organisation politique indépassable : si le peuple n’est capable que de défendre ses intérêts (et ses opinions !) en choisissant ses représentants et non de discuter des affaires publiques (qui nécessitent l’expertise), alors l’internet n’aurait qu’une faible utilité politique en tant que simple « agora virtuelle ».

Le mythe du progrès

Avec l’accélération et la mémorisation que les TIC donnent à la communication, il va devenir difficile de faire des promesses sur le progrès technologique. Le monde d’avant l’internet était suffisamment lent, l’information y était trop facilement cloisonnée pour que les prédictions et promesses puissent gracieusement s’évaporer au fil du temps et rester inaperçues pour ne pas soumettre leurs auteurs au ridicule.

Un exemple de promesse oubliée ? Celle de la télévision, à l ’époque où balbutiante, elle était cette merveilleuse invention qui devait apporter à tous la culture et le savoir... Sans nier la réalité de l’offre culturelle de la centaine de chaînes que nous avons aujourd’hui à notre disposition, il n’est pas difficile d’ironiser sur le résultat de cette belle promesse.

Au fait, réglons immédiatement le compte de l’idée de progrès : cette dernière est elle-même un mythe, élevée encore plus haut au niveau de l’idéologie, au cours du XIXe siècle.

Le déterminisme technologique

J’ai déjà évoqué la vision rédemptrice de la technologie dans mon premier article. Si les sciences et techniques évoluent, si notre rapport psycho-sociologique au progrès évolue avec le temps, (on ne ressent pas les mêmes choses à notre époque qu’à la Renaissance), certaines constantes humaines demeurent : toutes les « nouvelles technologies » ont toujours généré de nombreuses illusions et un surinvestissement idéologique car elles ont prétendu apporter la solution à toute une série de problèmes qu’elles ne peuvent en réalité résoudre. Et je l’ai déjà écrit, je partage l’opinion qui avance que jamais aucune technologie n’a déterminé un modèle de société et que bien au contraire, c’est le modèle de société qui détermine l’usage des technologies.

Nous pourrons en revanche revenir sur les aspects positifs de la création d’utopies pour soutenir l’activité humaine, mais nous nous lancerions ici dans de nouveaux débats. Et je vais dépasser les 12.000 signes auxquels j’ai droit pour cet article.

Au vu de la grande complexité des choses et en gardant comme ligne directrice de ne pas se prendre trop au sérieux sur cette question, il nous est impossible de céder à l’attrait d’un dogmatisme simplificateur. On peut être séduit par le côté prometteur de l’internet, ou au contraire rejoindre la cohorte des sceptiques sans verser dans l’idolâtrie ou le rejet technophobe.

Sans sous-estimer l’impact de l’internet sur la société du XXIe siècle, gardons-nous de prêter une oreille par trop compatissante aux promesses que les thuriféraires des nouvelles technologies, et de l’internet en particulier, ont prononcées. Reconnaissons le caractère moteur des utopies, mais voyons simplement de quels nouveaux outils nous disposons, servons-nous en au mieux, en attendant que la banalisation de l’internet nous fasse oublier, qu’à sa naissance, il avait été mythifié.

Bruno Bernard SIMON, août 2010.

Sources :

  • « Au bonheur d’Internet », Télérama Hors Série, 1997.b
  • « L’internet » Cahiers Français n°295, mars-avril 2000.
  • « Révolution 2.0 » Courrier International Hors Série, octobre 2007.
  • L’encyclopédie Universalis et le site www.courrierinternational.fr

Notes :

[1] Thomas MORE (1478-1535) Théologien, homme de lettres, philosophe, diplomate et humaniste. Conseiller politique d’Henri VIII et chancelier du royaume d’Angleterre, il rédigea son oeuvre majeure « Utopia » dans laquelle il décrit un monde à l’opposé de celui dans lequel il vivait.

[2] In « Croissance, compétitivité et emploi ». Livre blanc de Jacques Delors (1993), document phare rédigé durant son dernier mandat européen.

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