Lumière et couleurs

Dans l'Antiquité

Chez les Grecs, la vision était conçue comme le résultat d'une action de l'œil sur l'environnement. Ils pensaient que l’œil "émettrait" de la lumière. Cette conception active du fonctionnement de l'œil fut partagée par la plupart des savants de l'antiquité depuis Pythagore (580-504 AvJC), Euclide (325-265 AvJC), jusqu'à Claude Ptolémée (90-168).

Il n'y avait donc pas de problème de « lumière », mais un problème de « vision ».

Démocrite d’Abdère (460 AvJC), comme Aristote (384-322 AvJC) plus tard, avança au contraire que les images étaient formées par des "corpuscules" matériels émis par l'objet (première trace de la conception corpusculaire moderne de la lumière).

Mais Claude Galien (ca129 - ca216) invalida cette théorie : il considérait que la pupille est beaucoup trop étroite pour que puisse y passer l'image d'une montagne... Et ce malgré de nombreuses opérations audacieuses sur l'oeil, dont la première dissection.

Parallèlement, les couleurs commencent leur histoire. A cette époque, le blanc est synonyme de pureté, et la couleur n'est qu'un mélange, tandis que le noir est l'impureté absolue.

Le rouge est la couleur vénérée par excellence. Symbole du pouvoir à Rome (la bande rouge du murex sur la toge des sénateurs), ou de vie chez les Chrétiens (le sang du Christ). L'antiquité surexploite la trilogie blanc-noir-rouge.

Le jaune est assez valorisé à Rome, comme dans les cultures asiatiques. En Chine il était réservé à l'Empereur.

Le vert est chimiquement instable et n'est donc que très peu utilisé.

Le bleu, difficile à produire, est quasiment inexploité. En Grèce, les textes confondent bleu, gris et vert : le terme γλαυκός [glaukos] désigne une couleur qui fait partie du champ chromatique vert, un vert pâle qui tire vers le bleu ou ou le gris. Mais c'est bien cette couleur qu'utilisaient les Grecs pour qualifier la mer. De nos jours, elle est "bleue".

À Rome, il est la couleur barbare : les hommes aux yeux bleus sont ridiculisés, les femmes, considérées comme des prostituées. Le bleu n'a été apprécié qu'en Egypte, où il fut la couleur du bonheur dans l'au-delà, et dans le proche-orient, où le mot saphir vient de l'hébreu "sappir" (« la plus belle chose »).

Au Moyen-Âge

Beaucoup plus tard, Les savants arabes reconsidérèrent séparément lumière et vision. Hunayn Ibn Ishaq (808-873) rédigea deux traités consacrés à l'œil et à la vision.

Abu Alī al-Hasan ibn Al-Haytam dit Alhazen (965-1039) réfute définitivement les idées antiques en reprenant celle de Démocrite : la lumière est émise par l’objet sous forme de "petites billes". Sinon, selon la théorie antique, l'oeil pourrait voir de nuit, comme l'avait déjà démontré Aristote (384-322 AvJC). Il est à l’origine de l’optique géométrique.

Robert Grossetête dit aussi Robert de Lincoln, est un érudit anglais, évêque de Lincoln (1175-1253) qui s'intéressa à l'optique. Reprenant Alhazen, il étudie, en plus de l'arc-en-ciel et les lentilles, la réfraction de la lumière à travers un récipient sphérique rempli d'eau. Il est l'un des premiers théoricien de la couleur. Il décrit le blanc (lux clara ou albedo), le noir (lux obscura ou nigredo) et les 7 couleurs fondamentales. À chaque couleur, il affecte une autre propriété : la luminosité.

Vitellion (Erazmus Ciolek Witelo, ca1230-ca1280/1314), est un moine de Silésie surtout connu par son traité d'optique, "De perspectiva". Il y reprend et développe les idées d'ALHAZEN qu'il fait connaître. Il y traite du phénomène de réfraction de la lumière dans différents milieux et son écrit est l'un des premiers travaux de science expérimentale et quantitative.

À la même époque, Saint Thomas D'Aquin (1224-1274) énonce que l'on ne peut quantifier la lumière puisqu'elle est d'essence divine.

Le Moyen-Âge utilise deux mots pour blanc, en latin, candidus (brillant) et albus (mat), comme en allemand blank (brillant) et weiss (mat). Le blanc est une couleur à part entière, symbole de propreté et de pureté.

Le Moyen-Âge utilise deux mots aussi pour noir : « niger » qui a donné noir et désigne un noir brillant et « ater » qui désigne un noir mat inquiétant. Le noir reste absent des tableaux car il est ardu d'en obtenir un beau.

Les colonies de murex s'étant épuisées, le rouge se fabrique désormais laborieusement à partir de kermès, des oeufs de cochenille. Le rouge est plus vif, mais plus couteux. Il est réservé aux seigneurs. Il reste le rouge garance pour le peuple.

Le jaune mat, séparé de la couleur or parée de toutes les vertus, se voit attribué toutes les connotations péjoratives. Il devient la couleur des traîtres (Judas Iscariote), des chevaliers félons (Ganelon), des faux-monnayeurs (conduits au bûcher en costume jaune) et des ostracisés.

Le vert, obtenu à base d'oxyde de cuivre est toxique. Cette couleur renforce donc sa réputation vénéneuse ; il devient la couleurs des dragons et des potions de sorcières. La couleur du destin ; favorable ou fatal.

Le bleu reste longtemps absent mais des couleurs liturgiques, mais dès le XIIe siècle, il devient la couleur de la Vierge (qui habite dans l'azur). Les tableaux se parent désormais de cieux et de robes bleus. Il teinte les vitraux des cathédrales et le bleu de Chartres devient célébrissime. Les rois de France en font leur couleur héraldique.

À l'époque moderne

À la Renaissance, la science profane prend son essor avec l'introduction de la méthode expérimentale.

À l'époque moderne lapparassent les deux théories fondamentales de la lumière : la théorie corpusculaire et la théorie ondulatoire.

Johannes Keppler (1571-1630), astronome allemand, rassemble les connaissances de l’époque dans son livre "Astronomia pars Optica", publié en 1604. Il y explique les principes fondamentaux de l’optique moderne, comme la nature de la lumière. L'oeil est définitivement dissocié de la lumière.

Issac Newton (1643-1727), philosophe et physicien anglais, formule la théorie des couleurs (principe du prisme décomposant la lumière blanche en un spectre visible) à partir de la théorie corpusculaire, qui permet d’interpréter la propagation rectiligne de la lumière avec les particules qui la compose. Avec lui, la lumière blanche devient l'addition de toutes les couleurs!

En 1690, le savant hollandais Christiaan Huygens (1629-1685) publie sa théorie ondulatoire dans son "Traité de la Lumière". Contre Newton, il avance que la lumière est une onde se propageant dans l’éther.

Leonhard Paul Euler (1707-1783), mathématicien et physicien suisse, a exprimé son désaccord avec la théorie corpusculaire de la lumière de Newton dans son ouvrage "Opticks" publié en 1746. Il soutient la thèse ondulatoire de Huygens.

La Réforme déclare la guerre aux couleurs. Le noir devient la couleur de l'austérité protestante, de l'humilité chrétienne, à un moment où les teinturiers réussissent enfin à produire des noirs de qualité. Charles V et Luther s'habillent de noir.

A contrario, le vert, utilisé en France catholique pour l'habillement, devient synonyme de gaillardise (sexuelle souvent, le « Vert Galant »).

Le rouge reste symbolique de la force, de la puissance, de la richesse. La mariée est en rouge car c'est la plus chère des couleurs. Mais la Réforme qualifie le rouge d'immoral ; les hommes s'en vêtent de moins en moins, sauf les prélats qui l'adoptent dans des teintes pourprées. Le jeu d'échecs, opposant à l'origine des pièces rouges à des pièces blanches, devient noir et blanc ! L'obscurité contre la lumière.

À l'époque contemportaine

L'écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) lance sa propre théorie dans son "Traité des couleurs", qui s'oppose à celle de Newton. Esthétique mais non scientifique.

Mais la nature ondulatoire de la lumière est mise en évidence par Thomas Young (1773-1829), savant anglais et fondateur de l'optique physiologique. Il est en sus le premier à avancer l'hypothèse que la perception de la couleur est due à la présence sur la rétine de trois types de récepteurs qui réagissent respectivement au rouge, au vert et au bleu.

Augustin Jean Fresnel (1788-1827), mathématicien et physicien français, confirme la théorie ondulatoire de la lumière et définit entre autres la notion de longueur d'onde. Il est le fondateur de l'optique moderne.

Sources : Bernard Maitte, colloque "Lumières des Lumières", [Le Fresnoy] 10 Février 2011.
Couleurs : le grand livre / Michel Pastoureau, Dominique Simonnet. - Paris : Panama, impr. 2008. 129 p. ISBN 978-2-7557-0385-6
La Lumière / Bernard Maitte. - [Paris] : Editions du Seuil, 1981. - 340 p. ISBN 2-02-006034-5

[Mis en ligne le 6 juillet 2011]

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