Gnôthi Séauton

Sur l’internet, personne ne sait que vous êtes un chien. Mais tout le monde peut y trouver votre pédigrée détaillé.

Identité numérique. Sur Yahoo !, 1.950.000 réponses. Sur Google, 1.010.000 réponses. Rappelez-moi, quels sont les autres moteurs, déjà ? Ah oui, MSN Bing, 198.000 réponses. Cuil, 124.415 réponses. Dérisoire. Insignifiant, en comparaison. Mais si je devais lire tout ça pour me faire une idée sur la question, qui touche à nombre de domaines, de la psychologie à la psycho-sociologie, à l’anthropologie, à la philosophie et désormais au marketing et à la biométrie, je n’aurais pas le temps de rédiger ce billet.

Bon, qu’écrire ou dessiner de plus après l’explication sociologique de Dominique Cardon et celle plus marketing de Fred Cavazza, l’homme à l’identité numérique usurpée ? Il y a même un petit malin, Gilles Meiers consultant 2.0, qui a déposé bien judicieusement le nom de domaine « www.identite-numerique.fr ». Un autre petit malin, Julien Pierre enseignant en communication personnelle, a déposé « www.identites-numeriques.net ». Tiens, dans la page de réponse de Google, on voit même le site www.ed-productions.com... Salut Éric. Tu vois, je te le l’écris ce papier. Mais je vais laisser ma pensée errer de ci, de là. Comme la dernière fois.

Je ne sais trop que penser justement, à ce stade de ma réflexion, de tout ce bourdonnement (je devrais dire « buzz ») autour de l’identité numérique. On parle de « personal branding », de « ereputation, » de « web-reputation » (sans accent, c’est de l’anglais ; et c’est toujours mieux en anglais, plus cool, plus pro, plus « in »), de « l’ego surf », du « googling ». J’essaie de me positionner par rapport à tout cela. Faudrait voir à ne pas rester trop à la traîne, même si elle est longue.

Bien sûr, j’ai un compte sur les serveurs Fessebouc, Meetic, Viadeo, Lindik... Leniedk... Ledink.. enfin vous voyez, Twitter (faut que je retrouve fissa mon mot de passe, c’est « hot » Twitter), Slideshare, et sur ceux dont je ne me souviens plus du nom et sur lesquels j’ai dû ouvrir un compte, un soir de désoeuvrement. Je dois donc disposer d’une identité numérique. Voire même de plusieurs. Ouf, je suis dans le coup. Branchouille. En tous cas, même si je ne connais pas le dixième des services que le grand explorateur du Web Luc Legay a utilisé, (à côté duquel je ne suis qu’un touriste du Web, voire le site www.slideshare.net/lucos/les-outils...) je dispose de tellement de noms d’utilisateurs et de mots de passe, qu’il me faudra bientôt un logiciel de gestion pour gérer tout cela.

J’ai donc laissé quelques traces sur le Web. A une époque lointaine où les modems crépitaient encore dans l’obscurité du cyberespace, j’avais déposé un nom de de domaine « bbs-consultant » et tissé quelques pages dans les mailles de la Toile. BBS c’était drôle, un clin d’oeil électronique, mais c’était indispensable. Je m’étais en effet déjà heurté au problème de l’homonymie, avec un nom de famille courant et un prénom qui a connu son pic d’attribution l’année de ma naissance...

J’avais pris l’habitude, durant mon séjour de travail étasunien de signer « Bruno B. SIMON », comme le faisait tous mes collègues. C’était encore avant Gopher, époque où le bruit courrait que personne ne savait que vous étiez un chien sur l’internet naissant. Dix ans plus tard, sur le Web, je suis donc devenu « Bruno Bernard SIMON ». Sans mon second prénom, vous auriez quelques difficultés à me retrouver sur les réseaux. Mais avec lui, vous ne pouvez pas me rater, ni me prendre pour un roquet ou un pit-bull. Je faisais donc du « personal branding » sans le savoir. Le jour où je quitterai la profession pour savourer la retraite, si cela existe encore à l’avenir, je n’aurais plus qu’à consacrer une dizaine de jours à effacer « Bruno Bernard SIMON, alias BBS Consultant » et je redeviendrai « Bruno SIMON », sans schizophrénie. Ou alors juste un peu, comme tout à chacun. Bien malins ceux qui me retrouveront et je pourrai alors jouir de l’homonymie providentielle, de l’anonymat bienfaisant et de l’oubli salutaire.

(Post-it : ne pas oublier de détruire ce document, ne pas le signer.)

Revenons à nos moutons électroniques. Se poser la question de mon identité numérique sous-entend de commencer par répondre à l’épineuse et sempiternelle question « qui suis-je ? » et d’essayer de circonscrire le sujet qui m’intéresse le plus, « moi ».

Le problème est que la question est difficile. Connais-toi toi-même, (Γνῶθι σεαυτόν, Gnôthi Séauton), voilà un précepte qui n’est pas des plus simples à suivre. Un peu plus de 2000 ans qu’on y travaille sans grand succès.

Jadis, j’avais une « carte d’identité » qui devait donc, puisque son nom l’indique, témoigner objectivement de mon identité. Objet de papier, délivré par les autorités compétentes de la République, qui ne supporte pas la machine à laver. Mais mon identité était bel et bien déclinée en six lignes : nom, prénoms, date et ville de naissance, taille, couleur des yeux, et signes particuliers. Et une photographie en noir et blanc qui témoigna durant de longues années d’une couverture capillaire dont les traces s’amenuisent aujourd’hui. Voilà c’est moi. C’est mon identité, cartonnée, à défaut d’être numérique.

Donc je sais qui je suis. Au minimum. Voilà un bon début.

Avez-vous ce petit film d’anticipation, « Bienvenue à Gattaca » (Andrew Niccol, 1997) ? Dans un futur pas si lointain, les bébés ne naissent plus qu’en éprouvette et sont programmés pour éviter trisomie, malformations et maladies. Il sont sains de corps et d’esprit, et sont « validés ». Ceux qui naissent avec toutes les petites imperfections qui nous caractérisent, selon la méthode usuelle que vous aviez apprise lors des cours d’éducation sexuelle, ceux-là sont les « invalidés » et n’ont pas accès aux plus hautes responsabilités, ni dans la société, ni dans l’entreprise. A l’image de la société d’ancien régime où votre naissance conditionne, jusqu’à votre dernier souffle, votre statut social, votre rang dans la société. Mais dans un mode propre, hautement technologique et technophile.

Dans cette société à deux vitesses (et c’est pourquoi je parle d’anticipation et non de science-fiction ; nous sommes parfaitement capables de produire à ce jour des sociétés à deux vitesses), nous n’aurons plus besoin de documents, de « papiers » d’identité, si aisément falsifiables. Notre sang révèle notre identité réelle, génétique celle-là. Vous entrez dans l’entreprise par un tourniquet comme ceux du métropolitain parisien, mais eu lieu de poinçonner un ticket, une micro-piqûre dans l’index suivie d’une prompte analyse sanguine dénonce immédiatement votre statut, « validé » ou « invalidé »

Il y a, je crois, une ethnie africaine où pour bannir un individu, la communauté lui reprend son nom avant de le chasser. Si son nom lui est repris, il perd son identité, sa place dans la tribu, et finalement sa vie. Qui-suis-je donc depuis que ma machine à laver m’a repris mon nom, mon identité, un jour de lessive ?

Au fait, c’est très étrange, mais si je suis unique par mon identité, si mon identité m’identifie de manière explicite, pourquoi le mot identité est-il aussi synonyme de « similitude » ou « uniformité » ? Il faudrait que je creuse un peu, ici. A qui ou à quoi suis-je « identique » ? Bon, ne compliquons pas les choses, nous sommes en août, le pays est entré en léthargie, mon cerveau aussi.

Je peux maintenant que je sais qui je suis, je peux investir les réseaux sociaux ? Mais au fait, les autres réseaux d’avant le Web 2 point zéro, n’étaient donc pas sociaux ? Anti-sociaux ?

Je vais me mitonner des identités entre réel et projeté, être et faire, donner dans le clair-obscur comme dans le paravent, jouer du phare ou de la lanterne magique(1).

...

Voilà, c’est fait. Je suis prêt à recevoir vos sollicitations commerciales, hagiographie laudatrices, et autres marques d’admiration insistantes. Vous trouverez toutes mes cartes de visites « vituelles » sur le Web, 1.0, 2.0 ou 3.0.

Je me souviens avoir lu un passage amusant du célèbre romancier sarcastique Evelyn Waugh (1903-1966, prononcez « Ouaufe » à la façon de Roger Nimier) dans son autobiographie « Un médiocre bagage, 1964 », où il évoquait la relation du gentleman aristocratique avec le nouveau moyen de communication de l’époque, le téléphone.

Il s’amusait à dépeindre l’attitude de mépris, que se devait d’arborer alors le parfait « gentilhomme », face à l’idée de faire porter sur sa carte de visite son numéro de téléphone. Cela était définitivement considéré comme un exhibitionnisme déplacé et une sollicitation vulgaire à se faire importuner chez soi, et à permettre à n’importe quel malotru de s’inviter chez vous à l’heure qui lui convient. De toutes façons, n’oubliez pas que SEUL le majordome, dans une maison qui se tient, doit répondre à cet engin qui vous siffle comme un maître appelle son valet.

Imaginez : dring...

« Allo. »
« Bonjour. Monsieur Simon ? »
« Non. Qui est à l’appareil ? »
« Pourrais-je parler à Monsieur Simon ? »
« Non, mademoiselle, Monsieur est sorti pour le moment et je ne puis vous dire lorsqu’il rentrera. Je lui transmettrai votre message. C’est à quel sujet ? »
« Je suis Catherine de la société Zglorb et nous procédons actuellement à une grande enquête sur la recrudescence des cambriolages dans votre secteur (2). Quand puis-je rappeler Monsieur Simon ? »
« Quand pouvez-vous le rappeler ? Je ne sais, Mademoiselle, dans trois ou quatre ans, une petite décennie tout au plus, sans doute. Au revoir, Mademoiselle. »

Clic.

Quel bonheur.

Nous sommes tous devenus les domestiques de nos objets communicants. Notre téléphone nous sonne à tout moment et nous y courrons, toute affaire cessante, notre lave-linge nous siffle inlassablement jusqu’à ce que nous nous interrompions pour tourner le bouton, notre GPS nous donne des ordres toutes les 90 secondes. Notre voiture nous rappelle de façon cavalière et stridente que nous n’avons pas bouclé notre ceinture. Je ne vous épargne pas le téléphone mobile, qui pousse les conducteurs de TGV de la SNCF à émettre des petites annonces vocales que notre simple bonne éducation aurait dû rendre inimaginables.

Mais j’ai une bonne nouvelle : nous allons pouvoir dorénavant nous choisir de nouveaux esclavages ; notre personal branding et e-reputation (rappel : pas d’accent, c’est toujours mieux en anglais ; et utiliser un peut d’anglais nous fera toujours paraître un peu plus instruits que nous le sommes, au moins aux yeux de ceux qui ne lisent pas Evelyn Waugh dans le texte.). Nous avons désormais, non plus une seule petite carte de visite bristol sur laquelle nous imprimons vulgairement nos numéros, mais une multitude de cartes de visites électroniques qui sont autant de sollicitations à nous faire appeler, emailer, twitter, facebooker et à nous décliner en autant d’identités (e-dentité ?) que la schizophrénie banale nous l’autorise.

Nous courrons aussi dorénavant le risque de l’usurpation d’identité numérique. Difficile d’avoir le beurre sans le cholestérol. Exposez-vous, de manière chronique et répétée, et vous finirez bien par être la risée ou la victime de quelqu’un. A force d’insister, il arrive qu’on obtienne ce qu’on mérite. Tout bon espion vous dira qu’il ne faut pas trop s’expose sur le Web, à l’instar de Sir John Sawers, directeur du MI6, dont la femme a publié sur FaceBook celles de son mari (les fesses) vétues d’un simple maillot de bain... Les réseaux sociaux feront-ils perdre la face du Foreign Office ? Mais dans quel monde vivons-nous, ma pauvre Dame ?

Le prochain snobisme sera sans doute d’annoncer à la table d’un restaurant chic ou dans le cercle restreint des amis qui comptent (qui se comptent dans le gotha, j’entends) que l’on vient d’être victime d’une effroyable usurpation d’identité sur Viadeo. et qu’un aigrefin se faisait ainsi quelques piastres de revenus bien mal acquis sur votre e-reputation (non, non toujours sans accent, mais mon correcteur orthographique s’acharne à me souligner ce mot). On ne touchera jamais le fond de la malignité humaine, mon pauvre Monsieur.

Bien entendu, le sujet étant grave et sérieux, il faudra les compétences de gens graves et sérieux pour nous dépêtrer de cette situation désastreuse. Des avocats tout d’abord, graves et sérieux, de la race de ceux qui vivent principalement de nos peurs. Puis des personal branding coach (en anglais, mais vous commencez à savoir pourquoi), qui vivent de leur pseudo-savoir et de notre réelle crédulité.

Usurpation d’identité numérique ? Bon, après quelques nuits sans sommeil à tourner la question dans tous les sens, je crois que je peux y survivre. Je suis un baby-boomer ; donc plus coriace que vous ne l’imaginez : la vieille maison où je suis né était décorée à la peinture au plomb, mes parents m’ont fait parcourir des milliers de kilomètres dans des autos sans ceintures ni airbags, j’ai roulé des milliers de kilomètres en vélo nu-tête, j’ai connu les bouteilles de détergent et d’alcool à brûler sans bouchon sécurisé, j’ai eu tout loisir de planter des fourchettes dans des prises de courant non protégées, et pour terminer, j’ai bien dû manger des pommes véreuses tombées de l’arbre où je grimpais (puis tombais) et boire le lait des vaches à la traite, durant mes vacances annuelles en Normandie. Alors, vous pensez bien, si un gredin m’usurpait demain mon identité sur Viadeo...

Je vous laisse, je vais aller me bidouiller une petite usurpation d’identité numérique pas piquée des hannetons sur un réseau social, juste pour éprouver le grand frisson. J’en profite pour déclarer officiellement « e-usurpateurs » tous mes homonymes « Bruno Simon ». Tenez-le vous pour dit.

Bon, et je vais en plus aller voir quelles photos de ma personne ma femme a balancé sur son mur. Juste au cas où on me demanderait de prendre la direction du MI6.

Bruno B. SIMON.
[Article paru dans TIC CHTI 2, les gourous du grand Nord parlent d’Identité numérique]


1) Voir le schéma ci-dessous de Dominique Cardon !

2) Autres options : vérandas, assurances-vie, placements de défiscalisation, cadeaux somptueux à venir retirer, abonnement ADSL, offres exceptionnelles d’opérateurs telco, pseudo-sondages...

[Mis en ligne le 22 octobre 2009]

Services & profils de l'identité numérique - Dominique Cardon

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